LES LIVRES D’ARCHITECTURE

Notice détaillée

Auteur(s) Vitruve
Martin, Jean
Goujon, Jean
Titre Architecture, ou art de bien bastir...
Adresse Paris, J. Gazeau, 1547
Localisation Paris, Ensba, Les 1785
Mots matière Entrée

English

     La traduction française du traité de Vitruve, De architectura, s’inscrit dans le contexte du renouveau architectural des années 1545-1550 : elle est contemporaine des projets de Philibert De l’Orme pour Anet et de Lescot pour le Louvre. La redécouverte par les Français du langage ornemental à l’antique rendait nécessaire l’accès au texte fondateur. C’est aussi l’époque où s’élabore le langage moderne de la critique d’art en France. De ce point de vue la traduction du traité par Jean Martin, postérieure à sa révision du Songe de Poliphile (1546) et surtout à la traduction des Livres I-II de Serlio (1545) qui l’avaient familiarisé avec le vocabulaire architectural, est le reflet des débats entre lexicographes et lettrés. Pour les deux premiers livres du traité du Bolonais, Martin avait dû inventer un lexique pour rendre compte du nouveau langage importé d’Italie. Il n’avait guère de modèle à sa disposition, sinon la traduction française, non autorisée par Serlio, du Livre IV par Pieter Coecke van Aelst (Anvers, 1542).
Dans la dédicace au Roi ou l’avertissement aux lecteurs, Martin ne manque pas de rendre hommage à tous ceux dont les ouvrages lui furent précieux (Fra Giocondo, Serlio, Philandrier, Budé). L’entreprise en effet n’était point aisée. Si l’humaniste avait à sa disposition le lexique des maîtres d’œuvre français pour les termes traditionnels de la construction, il n’en allait pas de même du vocabulaire de l’ornement, étranger à la pratique médiévale. Martin fut donc contraint de recourir à la paraphrase pour expliquer les mots savants, souvent d’origine grecque. Il mit aussi à profit la traduction française des Medidas del Romano de Sagredo (Tolède, 1526), Raison darchitecture antique, extraite de Vitruve, publiée sans date, probablement en 1536, chez Simon de Colines, qui avait vulgarisé les termes vitruviens. Mais il sut s’en démarquer, prouvant la compétence qu’il avait acquise lui-même auprès des ouvriers.
L’illustration de l’ouvrage est remarquable, pour ne pas dire étonnante : les planches sont pour une part empruntées à la belle édition vénitienne de Vitruve établie par Fra Giocondo (1511), à l’édition commentée de Cesariano (1521) et au livre II de Serlio ; les autres ont été spécialement réalisées par Jean Goujon dans les années 1544-1545, comme l’atteste le manuscrit de présentation du premier livre conservé à la Bibliothèque nationale de France (ms. fr. 12338). L’intervention de ce dernier concerne les deux premiers livres (proportions de l’homme, tableau de la vie sauvage, atlantes et cariatides), et se poursuit dans les livres III et IV sur les ordres. En réalité, il s’agit moins d’une illustration du texte de Vitruve que d’une glose graphique, ou mieux d’une digression en images, comparable à celle insérée dans le livre III par Guillaume Philandrier dans ses Annotationes (1544). En contrepoint du texte vitruvien, elle donne au lecteur un aperçu des ordres modernes, c’est-à-dire serliens. Ainsi n’y a-t-il pas de correspondance entre le texte et les planches : Goujon s’inspire essentiellement des Regole generali (Quarto libro) publiées à Venise en 1537 et rééditées en 1540 et 1544. Il les modernise, adoptant par exemple le tracé de la volute ionique décrit par Philandrier dans sa Digression sur les ordres. En guise de postface, Goujon a donné un « Salut au lecteur », dans lequel il commente ses planches et qui est de fait le plus ancien texte original sur l’architecture écrit en langue française. Si l’auteur y cite, outre Serlio, les grands architectes de la Rome de Jules II ou Dürer, son commentaire reste influencé par Sagredo : il ne s’intéresse ni aux matériaux ni à la construction tout en se montrant très soucieux du détail des profils et des moulures.
Le Vitruve de 1547, composite dans sa présentation, fournit aux praticiens français la base théorique qui leur manquait. Mais cette culture est équivoque : en donnant aux formes serliennes une légitimité vitruvienne, les planches de Goujon assimilaient la grammaire du Quarto libro à la doctrine de l’auteur antique.

Frédérique Lemerle (Cnrs, Cesr, Tours) – 2005

 

Bibliographie critique

M. Carpo, L’architettura dell’età della stampa. Oralità, scritturà, libro stampato e riproduzione meccanica dell’immagine nella storia delle teorie architettoniche, Milan, Jaca Book, 1998, p. 79-86.

P. du Colombier, Jean Goujon, Paris, Albin Michel, 1949, Appendice A, p. 123-128.

F. Lemerle, « Jean Martin et le vocabulaire d’architecture », Jean Martin Un traducteur au temps de François Ier et de Henri II, Cahiers V. L. Saulnier, 16, Paris, Pens, 1999, p. 113-126.

F. Lemerle, « La version française des Medidas del Romano », F. Marías et F. Pereda (éd.), Medidas del Romano, Diego de Sagredo, Toledo. 1526, Tolède, Pareja, 2000, 2, p. 93-106.

F. Lemerle, « L’Architecture ou Art de bien bastir de Vitruve, traduit par Jean Martin à Paris chez Jacques Gazeau Françoys, en 1547 », S. Deswarte-Rosa (éd.), Sebastiano Serlio à Lyon. Architecture et imprimerie, Lyon, Mémoire Active, 2004, p. 418-419.

F. Lemerle, « The Vitruvian Lexicon in Sixteenth-Century in France », communication au colloque Vituvianismus. Ursprünge und Transformationen / Vitruvianism. Its Origins and Transformations / Vitruvianisme. Ses origines et transformations, Berlin, Humboldt Universität, 14-16 juillet 2011, à paraître.

Y. Pauwels, « Jean Goujon, de Sagredo à Serlio : la culture architecturale d’un ymaginier-architecteur », Bulletin Monumental, 156-2, 1998, p. 137-148.

Y. Pauwels, L’architecture au temps de la Pléiade, Paris, Monfort, 2002, p. 35-42.

Y. Pauwels, « Serlio et le vitruvianisme français de la Renaissance : Goujon, Bullant, De l’Orme », S. Deswarte-Rosa (éd.), Sebastiano Serlio à Lyon. Architecture et imprimerie, Lyon, Mémoire Active, 2004, p. 410-417.

Y. Pauwels, L’architecture et le livre en France à la Renaissance : « Une magnifique décadence » ?, Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 90-100.

T. Uétani & H. Zerner, « Jean Martin et Jean Goujon en 1545. Le manuscrit de présentation du Premier livre d’Architecture de Marc Vitruve Pollion », Revue de l’Art, 149, 2005-3, p. 27-32.

Site « Vitruvius » créé par T.R. Wooldridge, décembre 1996 : « Vitruvius, Architecture, ou Art de bien bastir traduit en français par Jean Martin, Paris, Jacques Gazeau, 1547 ».

 

 

 

Notice

Architecture, ou Art de bien bastir de Marc Vitruve Pollion,... mis de latin en françoys par Jan Martin,... pour le roy très chrestien Henry II. A Paris, avec privilège du Roy. On les vend chez Jacques Gazeau, en la rue Sainct Jacques à l’Escu de Colongne. – Paris : Jacques Gazeau, 1547.
In-fol., pièces liminaires, 155 ff. ch. et 23 ff. non ch., figures gravées sur bois, portrait au titre et à la fin.
Une partie des illustrations a été gravée d’après des dessins originaux de Jean Goujon, annoncés par l’éditeur dans l’Avertissement aux lecteurs. D’importants emprunts ont été faits au Vitruve vénitien de Fra Giocondo.
Aux folios liminaires signatures A2-A4 : « Au Roy... Advertissement aux lecteurs... Ensuyvent les chapitres dont cest autheur traicte en son premier [-dixième] livre… ». À la suite du texte, non folioté, signatures A-D : « Declaration des noms propres et motz difficiles contenuz en Vitruve... » suivi de « Sur Vitruve Ian Goujon studieux d’architecture aux lecteurs, salut... ».
Au verso du dernier fol. : « Fin des annotations sur Vitruve, imprimées à Paris, par la Veuue et heritiers de Ian Barbé, 1547 », avec marque d’imprimeur.
Berlin Kaalog 1807 ; Cicognara 710 ; Fowler 403 ; RIBA 3509.
Paris, École nationale supérieure des Beaux-Arts, Les 1785.
*Notes :
- Reliure XIXe siècle de maroquin rouge, à triple filet estampé à froid, avec fleuron doré aux angles, tranche dorée, roulette dorée sur les plats inérieurs, ex-libris de Le Soufaché.
- Legs de l’architecte Joseph Le Soufaché à l’École des Beaux-Arts, 1890.