LES LIVRES D’ARCHITECTURE

Notice détaillée

Auteur(s) Bullant, Jean
Titre Reigle generalle d’architecture...
Adresse Paris, J. Marnef & G. Cavellat, 1568
Localisation Paris, Binha, Fol. Res 558
Mots matière Antiquités, Ordres

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     En 1568, Jean Bullant propose une seconde édition de la Reigle. Cette nouvelle version est assez différente de la première. L’auteur a corrigé quelques erreurs (le dorique vitruvien présenté en 1564 comme l’ordre du théâtre de Marcellus devient un « dorique selon la doctrine de Vitruve »). Il a surtout augmenté son ouvrage en ajoutant « cinq autres ordres de colonnes », qui sont en fait des variantes de ceux présentés en début de volume, avec davantage d’indications géométriques de proportions, aux folios C IV (deux doriques), E I (deux ioniques) G I (deux corinthiens). Chacune de ces représentations est en outre précisée par des planches de détail pour les entablements doriques (ff. C 4v° et D 1), ioniques (ff. E 1v° et E 2) et corinthiens (ff. G 1v° et G 2v°). Le texte initial, qui n’était que la reprise de Vitruve et d’Alberti est complété par des commentaires sur les planches (ff. C 3v° à D 1v°, E 1 à E 2v°, F 4v° à la fin). Bullant annonce enfin les planches sur cuivre que l’on ne trouve dans aucun des exemplaires de cette édition, mais seulement dans la Reigle de 1564 conservée à l’Ensba et présentée dans la base. Enfin, aux relevés des principaux ordres antiques ont été ajoutées, en marge, les mesures en pieds, pouces et lignes qui les concernent.
Ces derniers ajouts, mineurs en apparence, sont en fait très significatifs du point de vue de la méthode de Bullant. En effet, les mesures ne concordent pas toujours avec les planches qu’elles sont censées compléter. Si pour le détail de l’entablement du théâtre de Marcellus deux quarts de cercle semblables, de rayon égal à celui du bas de la colonne, indiquent une hauteur identique pour le chapiteau et l’architrave (ce qui est conforme au texte vitruvien), il est précisé en marge que le chapiteau a une hauteur d’un pied, cinq pouces et six lignes, et que l’architrave mesure un pied, cinq pouces et onze lignes. Cette différence minime, Bullant a pris la peine de la relever, mais il l’élimine de la planche, corrigeant en quelque sorte la « faute » de l’architecte antique et rendant à l’ordre du théâtre une pureté géométrique qu’il n’a jamais eue. Plusieurs autres « corrections » de ce genre apparaissent dans les prétendus relevés d’antiques, corrections dont du reste l’auteur ne se cache pas : « Au surplus Messieurs, je vous supplie ne me vouloir imputer à presumption aucune, ceste mienne entreprise, ny m’estimer si temeraire, que de vouloir corriger les inventions & ouvrages antiques : car mon intention ne fust oncques autre, que de faire congnoistre (tant qu’en moy est) les choses qui sont bien ou mal entendues, desirant par ce mien labeur donner occasion aux hommes studieux & mieux exercez en cest art, de nous esclaircir de plus en plus en ceste noble discipline & reigle de Vitruve, nous recueillir tant de belles fleurs, desquelles on void les champs fertilles de ces bons aucteurs estre semez, faire venir en congnoissance de tous une infinité d’autres inventions, qui serviront à la posterité, & ne se point monstrer chiche des dons de grace par eux liberallement receuz, tant de Dieu que de nature ».
Le paradoxe n’est qu’apparent, si l’on songe à la fonction de ce traité et aux modèles pédagogiques tels qu’ils apparaissent dans les ouvrages spécialisés de l’époque. En effet, le propos prioritaire de Bullant n’est pas de rendre compte de la réalité archéologique, mais de faire œuvre pédagogique : il écrit « au proffit de tous ouvriers besongneux au compas & a l’esquierre », comme le rappelle le titre de l’ouvrage. Les fleurs qu’évoque le texte sont là pour nous le rappeler : il ne s’agit de rien d’autre que d’une anthologie ou d’un florilège. De ce point de vue, le traité doit fournir à ses lecteurs des modèles susceptibles d’être réemployés dans des contextes modernes, donc de « bons » modèles, qui mettent en valeur la régularité supposée de la belle architecture des Anciens. Bullant dit clairement qu’il lui a « semblé convenable de réduire à [son] pouvoir les ordres plus loüez qui se voyent à Rome ». Nous retrouvons le verbe « réduire », couramment employé pour parler de la transformation des auteurs antiques en manuels pratiques : ils sont « réduits en lieux communs ». Cette réduction prend ici deux formes. D’une part, le nombre des vestiges retenus est très limité (sept exemples), de la même manière que de la littérature antique ne sont proposés aux élèves que quelques auteurs, Cicéron, Virgile et Ovide. D’autre part, la correction qui est de mise dans l’art de bâtir des Modernes impose de corriger ces modèles s’il en est besoin. De ce point de vue, la Reigle de Bullant est le parfait équivalent des recueils de citations et des « morceaux choisis » à l’usage des jeunes gens, qui, à la Renaissance, leur fournissaient une culture antique revue et améliorée, des Virgile ou des Ovide « moralisés » qui beaucoup mieux que les originaux pouvaient contribuer à l’éducation et à l’édification des élèves, l’Ars amandi non expurgé n’étant pas à mettre entre toutes les mains.

Yves Pauwels (Cesr, Tours) – 2008

 

Bibliographie critique

F.-C. James, Jean Bullant. Recherches sur l’architecture française au XVIème siècle, thèse de l’École nationale des Chartes, 1968. Résumé dans École nationale des Chartes, Positions de thèses, 1968, p. 101-109.

Y. Pauwels, « Les antiques romains dans les traités de Philibert De L’Orme et Jean Bullant », Mélanges de l’École française de Rome-Italie et Méditerranée, 106, 1994-2, p. 531-547.

Y. Pauwels, « Leon Battista Alberti et les théoriciens français du XVIe siècle : le traité de Jean Bullant », Albertiana, 2, 1999, p. 101-114.

Y. Pauwels, L’architecture au temps de la Pléiade, Paris, Monfort, 2002.

Y. Pauwels, « La fortune de la Reigle de Jean Bullant », Journal de la Renaissance, 3, 2005, p. 111-119.

Y. Pauwels, « Vitruvianisme et “réduction” architecturale au XVIe siècle »,H. Vérin & P. Dubourg-Glatigny (éd.), Réduire an Art. La technologie de la Renaissance aux Lumières, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2008, p. 97-114.


 

 

Notice

Reigle generalle d’architecture des cinq manières de colonnes, à sçavoir, tuscane, dorique, ionique, corinthe, et composite : & enrichi de plusieurs autres, à l’exemple de l’antique : veu, recorrigé & augmenté par l’aucteur de cinq autres ordres de colonnes suivant les reigles et doctrine de Vitruve. Au proffit de tous ouvriers besongnans au compas & à l’esquierre. A Escouën par Iehan Bullant. – A Paris : De l’imprimerie de Hierosme de Marnef & Guillaume Cavellat, au mont S. Hilaire, à l’enseigne du Pelican, 1568. Avec privilege du Roy.
6 cahiers de 4 feuillets signés A-F4, et 1 cahier de 6 ff. signé G6, soit [30] ff. ; comprenant [41] figures gravées sur bois (23 dans le texte et 18) ; 428 x 285 mm.
Texte en caractères romains et italiques (préface aux lecteurs, f. [2]v°, et quatrain f. [xxx]v°). Pas de foliotation. Deux grandes lettrines à décor gravées sur bois figurent au début de la dédicace et de la préface ; les autres lettrines, plus petites, sont placées en tête de l’extrait du privilège du roi (la même que l’édition de 1564) et des principaux paragraphes. Deux bandeaux gravés sur bois aux armes de Guillaume de Marnef (un chevron et trois molettes) se trouvent en tête de la dédicace et de l’avertissement aux lecteurs (f. [2]). Son emblème (un pélican se perçant le cœur pour le donner en nourriture à sa progéniture) et sa devise (‘en moy la mort, en moy la vie’) figurent également sur la belle vignette gravée sur bois de la page de titre (Renouard 729).
Seconde édition revue, augmentée et corrigée de l’édition de 1564 par Jean Bullant.
La présente édition reprend le contenu de la première édition. Mais tandis qu’en 1564, l’‘avertissement aux lecteurs’ était suivi de l’extrait du privilège, Bullant a intercalé un second ‘advertissement aux lecteurs’ pour ‘ceste deuxiesme impression’. Il y annonce qu’il a augmenté son ‘petite œuvre’ de cinq autres ordres de colonnes avec des renvois entre texte et image par des lettres ; il a aussi augmenté et rectifié les anciennes figures, et précise qu’il a ajouté de nouvelles figures gravées sur cuivre pour les grands chapiteaux.
En revanche, comme il l’a annoncé, Bullant a effectivement modifié et rectifié les anciennes figures. Il ajoute des détails comme une base au f. [5] v°, il retire le titre d’en-tête du f. [6], ajoute ou corrige l’en-tête des planches aux ff. [6] v° et [7], etc. De même, la plupart des planches représentant des colonnes est accompagnée de notes marginales. Mais l’apport majeur de Bullant à cette nouvelle édition est une planche supplémentaire pour chaque ordre (f. [12] : ordre dorique, f. [17] : ordre ionique, f. [25] : ordre corinthien, f° [28] v° : ordre composite). Elles figurent deux colonnes, l’une cannelée, l’autre lisse, avec piédestal et entablement. Il les accompagne à la suite de planches (des grands détails de la base, du chapiteau, de l’entablement et du soffite de l’ordre) incluses dans un nouveau texte. De même, à côté du détail de la feuille de laurier de l’édition de 1564, il ajoute une feuille d’acanthe (f. [22] v°). Au f. [30], il décrit à la suite du texte initial la description des deux gravures sur cuivre représentant ‘huict figures colonnes enrichies’ censées se trouver à la fin du livre et destinées à servir de modèles aux ‘cloaisons de menuiserie servans dedans les Eglises ou Temples’. Enfin, au colophon, la date de 1564 disparaît tandis qu’est ajoutée la devise ‘DE IOUR EN IOUR, EN APPRENANT, MOVRANT.’
Berlin Katalog 2363 ; Renouard p. 729 ; Guilmard 1880, p. 25 ; Mortimer I, p. 152-153 (n° 121 : éd. 1564) ; Comolli IV, p. 141-3 ; Millard I, p. 100-101 (n° 44) ; RIBA 490.
Paris, Binha, Collections Jacques Doucet, Fol. Res 558
*Notes :
- Foliotation manuscrite à l’encre brune, le mot « faict » (?) manuscrit à l’encre brune de la fin du XVIe-début XVIIe siècle a été inscrit au coin inférieur droit du f. G.
- Reliure d’époque en parchemin, muette, traces d’anciennes lanières de cuir.
- L’absence de numéro d’inventaire et la cote ancienne laissent à penser que l’ouvrage est entré assez tôt à la bibliothèque d’Art et d’Archéologie Jacques Doucet créée en 1908, peut-être avant le 12 mars 1912.